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Des hauteurs de Montmartre

vendredi 18 mai 2007, par Anais


Deux couples descendent la rue lentement.

Les poubelles gavées des veilles de jours fériés attendent patiemment d’être soulagées et rangées au local. LA pluie ne cesse de battre leur clapets colorés.

La pluie frappe mon carreau. Mon observatoire est intact, je me penche un peu : Ah ! oui, il est là. Le pervers de la rue Nicolet !

Un petit homme trapu, antillais peut-être, flanqué d’un blouson à la Johnny et du survêtement bon marché tant apprécié de certains grands-pères mais à mon sens résolument pathétique et sinistre. En effet, ce vieux bout de chair dont les orbites se défenestrent à moitié de leur soucoupe de cernes pour cingler violemment du regard le derrière des bonnes femmes, a pour signe distinctif une casquette begeasse (zarma l’américain). Et derrière l’attirail du parfait visiteur de dysneyWorlrd, il renie son histoire qui fait qu’aujourdh’ui qu’il a un âge. On dirait qu’il ne sait pas qu’il a veilli. y a comme un décalage. Il me propose régulièrement de le rejoindre dans son antre verdoyante pour "boire un verre". Alors il me fait l’effet d’un petit lascar mais en version tortue grinçante aux yeux rouges et suppliants, avec un zeste de psychose qui traîne au coin de l’œil. Peu soigné moralement donc, il est fidèle au poste sur son muret pour dire bonjour et zieuter sans ambages les passantes, matin et après-midi (on peut être sûr par contre qu’il ne sera pas là entre 11h30 et 14H : bon créneau pour sortir, aller et venir sans ce serpent). Oui, il doit croire tenir son quartier par la laisse de sa contemplation anxieuse. Il s’accroche du regard à tout ce qui se passe au dehors pour mieux éviter de rencontrer "ce je ne sais quoi" à l’intérieur. Il lance des filets de toutes ses energies maussades sur un pote ou une dame du voisinage : alors il sent durant un instant, une sensation de soif apaisée, de glissement d’autre... Une minute après pourtant retourne le vribrement hagard qui lui tourmente les tripes à toute heures du jour ou de la nuit. Il ne faut pas savoir. surtout, vite, un autre. Des gens au balcon du numéro 5 se laissent voler un bout de discussion ménagère : c’est bon à prendre, pense-t’il. Et je vois sa langue de lézard avaler cette mouche du monde. Remède miracle. Et le manque, ensuite. La soif oculaire le travaille sans répit. À force de me demander, j’ai compris son manège. Grâce à ces bouts d’autres et ces réassurances tournées sur le postérieur de certaines ou les poignées de mains de certains, en fait _et je vous révèle ce diagnostic en direct de mon cerveau savamment entraîné à guetter les marasmes du Moi_ce pauvre futur squelette qui s’ignore nourrit un monstre dévorant à l’intérieur de lui : Une sorte de salade goulue mais insatiable aux feuilles larges et aux racines profondes qui convulsent ses nerfs et arpentent ses artères autant de fois par jours que nos aiguilles font de tours. Vous l’aurez deviné, il déguste ce cher monsieur. On pourrait aussi écrire selon la terminologie freudienne qu’il met à l’épreuve la pulsion de mort par la compulsion de répétition et la désintrication pulsionnelle notable dans l’exaspération excitée de la pulsion scopique qui par déféinition est dédiée à un objet partiel-le cul, par exemple. Une métonymie psychique qui offre au sujet un leurre où dorer la pilule à son narcissisme en émoi devant l’offense de la mort. Derrière ces allures sympathiques autant qu’écœurantes, il défonce ses tympans à chaque coup d’eil jeté, à chaque morceau de conversation entamée : il troue le trou et creuse le fossé entre lui et lui-même pour rester sourd à son angoisse panique de vieillir, de mourir. Inexorablement le moment adviendra, certes. Peut-être mais, pour lui, c’est non jusqu’au bout et NANANANÈRE au dos qui s’affaisse, aux vertèbres qui craquent, aux pas qui trébuchent sur les pavés, aux douleurs lancinantes de la nuit et aux insultes rentrées que je lui adresse de temps en temps lorsqu’il s’avise de zieuter vous savez quelles parties intime de mon anatomie. Du "Sale pervers" au "vieux con" toujours réconfortant je m’en donne à cœur las, mais entre les dents seulement car je connais le respect qu’on doit aux ancêtres qui se maltraitent. C’est tout me direz-vous ? Et pourtant ce n’est pas rien ! Il panique et chaque fois que l’angoisse existentielle tente d’escalader les rocailles de sa caboche entêtée, le voilà-t-y pas qui élance ses calots noirs sur n’importe qui, n’importe quoi pour nourrir sa salade du meilleur terreau qu’il ai jamais connu : la rue.

Oh ! Mais ça y est, il est l’heure de rentrer. Il vient de quitter son muret. Je ne me résolue pas tout de suite à laisser mon observatoire tout de vitre et mendie encore quelques instants à Dieu pour dire au revoir à deux gamins qui chahutent. Un camion garé au petit bonheur la chance clignote d’incertitude. Le camion continue d’hésiter en orange tandis que des comparses remontent la rue NIcolet et tourne la rue BAchelet. Les quelques géranium du trottoir de droite dansent au bouffées de vent. Les cheminées alignées telles les stelles d’un cimetierre volant rappelle à nos mémoires les disparus des cieux dont plus personnes ne se soucient : les rêves éclaboussés, les hirondelles écharpées, les traînées de caractères, une lessive de dispute oubliée dans le sommeil d’un couple... Une chape de nuage cotonneux me dessine en privé les formes du temps qui passent et me relance le souvenir d’une soupe que j’ai laissée sur le feu. Je me retire donc de mon observatoire perché, je m’arrache au spectacle sans fin d’un PAris que j’adore et vous dis à bientôt, à vous, bâtisses cimentées de désastres humains et à vous, costards sur pattes à la démarche hâtives, et à vous, camion toujours perplexe à l’angle du passage, et à vous, poubelles solidaires des parkmètres, et à vous bien sûr, chers lecteurs de barbès.

à très bientôt, pour de nouvelles aventures de ma rue....

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